D’un même sol : Coëtquen, Lanvallay et le manoir de l’évêque de Saint-Malo à Dinan

XIIIᵉ siècleUne unité foncière fragmentée.

Jean-Pierre Fournier-Moy
16/04/2026

D’un même sol : Coëtquen, Lanvallay et le manoir de l’évêque de Saint-Malo à Dinan ❖

Il est des lieux où la pierre conserve ce que les chartes ne disent qu’à demi-mot.
À Dinan, au voisinage du futur couvent des Jacobins, deux réalités semblent d’abord distinctes : d’un côté, le manoir relevant de l’évêque de Saint-Malo ; de l’autre, la terre tenue par les seigneurs de Lanvallay.

Deux autorités.
Deux droits.
Deux mondes.

Et pourtant…

Tout invite à penser qu’ils se touchent, se frôlent, peut-être même se répondent.

Une intervention révélatrice

La charte de 1240, par laquelle Olivier de Coëtquen confirme une donation à l’abbaye du Tronchet, nous en donne une trace indirecte.

Elle évoque en effet un manoir de l’évêque situé à Dinan, sur lequel Olivier a agi — non comme simple témoin, mais comme acteur engagé, allant jusqu’à en transférer l’usage aux frères de Dinan.
Ce geste, juridiquement fragile, nécessita l’intervention de l’abbaye du Tronchet laquelle compensa l’évêque en lui cédant une part de ses propres revenus.

Olivier, ainsi libéré d’une situation devenue incertaine, remercia à son tour l’abbaye en lui abandonnant ses dîmes de Pléguen (Saint-Pierre de Plesguen ?).

Une question centrale

Mais au-delà de cette mécanique juridique, une question demeure : comment un seigneur local peut-il intervenir ainsi sur un bien épiscopal, sinon parce qu’il en touche, d’une manière ou d’une autre, le sol ou l’environnement immédiat ?


Un espace de contact

Or, ce manoir se trouvait précisément au voisinage immédiat des terres qui, quelques années plus tard, verront s’élever le couvent des Jacobins, attribué à Alain II de Lanvallay au retour de la croisade menée contre les cathares (1209 – 1229).
Ce couvent, établi sur une terre intra-muros relevant de sa seigneurie, vient littéralement se poser au contact de cet espace épiscopal.

Deux entités distinctes, certes — mais contiguës, comme si une ancienne unité foncière s’était trouvée, au fil du temps, partagée entre différentes mains.

Une hypothèse généalogique

Et c’est ici qu’une hypothèse prend forme.
Si l’on suit certaines reconstructions généalogiques, les lignées de Coëtquen et de Lanvallay pourraient bien remonter à un ancêtre commun, peut-être Riwallon le Roux, frère de Geoffroy Ier de Dinan.

De lui procèderait, d’un côté, la lignée menant à Olivier de Coëtquen, par Raoul fils de Riwallon puis Guillaume fils de Raoul ; et de l’autre, par alliance, celle des seigneurs de Lanvallay, Alain Ier ayant possiblement épousé une fille de ce même Riwallon.
Dans cette perspective, Alain II de Lanvallay, fils d’Heymeri et petit-fils d’Alain 1er, et Olivier de Coëtquen ne seraient plus de simples voisins de pouvoir, mais les héritiers, chacun à leur manière, d’un même tronc familial.
Ils auraient été, en vérité, deux cousins l’un de l’autre


Un territoire fragmenté

Leurs terres respectives, aujourd’hui distinctes, pourraient ainsi n’être que les fragments d’un domaine plus ancien, progressivement redistribué au gré des alliances, des donations et des interventions ecclésiastiques.
Dès lors, la proximité du manoir épiscopal et de la terre de Lanvallay ne relèverait plus du hasard.

Elle serait le vestige d’un état antérieur du territoire, où les lignes n’étaient pas encore fixées, où le pouvoir se partageait autrement, entre famille, Église et autorité ducale.

Une mémoire persistante

Et peut-être faut-il lire dans la querelle survenue au XVIIe siècle, lorsque les descendants des Lanvallay et des Coëtquen revendiquèrent chacun la fondation du couvent des Jacobins, l’écho tardif de cette mémoire divisée.

Car ce que chacun défendait alors comme un droit propre n’était peut-être, en profondeur, que l’ombre d’un héritage commun.

Conclusion

Et ainsi la terre parle. Non par certitude, mais par résonance. Et ce qu’elle laisse entrevoir, sous les pierres et les noms, n’est pas seulement une histoire de propriété — mais celle, plus subtile, d’une origine partagée que le temps a fragmentée sans jamais l’effacer.

Charte latine. 1241.


Ego Oliverius, miles, dominus de Quoiquen, notum facio universis presentes litteras inspecturis quod ego, de assensu H. uxoris meae, dedi et concessi Deo et abbacie Beatae Mariae de Tronchetio omnes decimas quas habebam in parrochia de Pleguen (sic) pro salute animae meae et pro salute animae matris meae et pro salute animae patris mei et H. uxoris, et maxime in recompensatione libertatis quam mihi fecit praedicta abbatia excambiando redditus suos venerabili patri Malcolisiensi episcopo pro manerio dicti episcopi de Dinanno a me collato fratribus praedictis de Dinanno. In cujus rei testimonium presentes litteras dictae abbatiae dedi sigilli mei munimine roboratas. Datum anno Domini M° CC° XL°. (Bl.-Mant., 41, p. 622, 5).

Traduction :
Moi, Olivier, chevalier, seigneur de Coëtquen, fais savoir à tous ceux qui verront la présente lettre que moi, avec le consentement de H., mon épouse, j’ai donné et concédé à Dieu et à l’abbaye de Sainte-Marie du Tronchet toutes les dîmes que je possédais dans la paroisse de Pléguen, pour le salut de mon âme, et pour le salut de l’âme de ma mère, et pour le salut de l’âme de mon père, et de H., mon épouse, et surtout en compensation de la liberté que ladite abbaye m’a accordée, en échangeant ses revenus avec le vénérable évêque de Saint-Malo, pour le manoir dudit évêque situé à Dinan, que j’avais remis aux frères susdits de Dinan. En témoignage de cela, j’ai donné à ladite abbaye la présente lettre, confirmée par l’apposition de mon sceau.

Fait en l’an du Seigneur 1240.

N.B.
– Raoul fils de Riwallon, ou Radulfus filius Riwallonis, père de Guillaume et aïeul d’Olivier, sera l’un des témoins de Geoffroy 1er de Dinan, (son oncle supposé) lorsque celui-ci offrira certaines de ses dîmes à l’église de Saint-Suliac.